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Yousef et Elias Anastas : "le son permet d’imaginer un lieu sans nécessairement le voir"

Publié le 19 août 2026

  • Actualité

Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 et des Résidences Institut français x Cité internationale des arts, la deuxième édition de la résidence collective Sounds of Places, conçue avec le centre d’art Wonder Cabinet à Bethléem, s'est déroulée à Paris. Les artistes Busher Kanj Abu Saleh, Ruba Alfaraouna, Akram Al Halabi, Ayed Arafah et Hussein Nassereddine y ont développé des recherches autour des paysages sonores et des imaginaires des territoires. À l’occasion de la restitution publique en mars dernier, nous avons rencontré Elias et Yousef Anastas, fondateurs du Wonder Cabinet, pour revenir sur la genèse et les enjeux de ce projet. 

Vous avez fondé le Wonder Cabinet à Bethléem comme un espace de recherche, de création et de dialogue artistique. Comment est né ce lieu et quelle vision artistique et territoriale guide votre travail depuis ses débuts ?

Elias Anastas : Yousef et moi sommes tous les deux architectes. Nous avons grandi en Palestine, mais nous avons fait nos études à Paris, et nous avons ensuite commencé à travailler entre la France et la Palestine. En 2012, nous avons lancé, en Palestine, un réseau de production appelé Local Industries. L’idée était de collaborer avec des personnes possédant des savoir-faire spécifiques et d’explorer des manières plus expérimentales de travailler avec ces compétences.

Au sein de notre bureau, nous menons donc une activité d’architecture assez classique avec la conception de bâtiments, mais ce réseau nous permet aussi de développer des prototypes à échelle réelle. Nous travaillons avec des artisans pour tester des fragments de bâtiments, ce qui nous a progressivement amenés à nous intéresser à d’autres échelles : le mobilier, les objets ou certaines parties d’architecture.

Notre pratique s’est ainsi ouverte à d’autres disciplines, liées aux savoir-faire et à la production. En parallèle, nous nous sommes beaucoup intéressés à la construction en pierre massive en Palestine. Historiquement, une loi héritée du mandat britannique imposait l’usage de la pierre dans la construction. Avec le temps, son rôle a changé : elle est passée d’un matériau structurel à une simple enveloppe pour des structures en béton armé, qui est devenu le matériau dominant à l’échelle mondiale.

Nous avons voulu réinterroger l’usage de cette pierre massive, à la fois pour ses qualités environnementales et parce qu’elle est profondément liée aux savoir-faire locaux des maçons palestiniens. Cette dimension de recherche et d’expérimentation s’est progressivement installée au cœur de notre pratique.

En 2020, pendant la pandémie, nous avons également lancé avec des amis une radio en ligne, Radio Al-Hara, afin de créer des échanges entre des personnes situées dans différentes géographies et travaillant dans des disciplines variées. Cela nous a amenés à réfléchir à la manière dont notre pratique d’architectes pouvait devenir plus publique.

C’est ainsi qu’est née l’idée du Wonder Cabinet. Nous avons imaginé un lieu capable de rassembler des artisans, des artistes, des architectes, mais aussi des personnes liées à la musique ou à la construction. Le bâtiment fonctionne comme un espace d’expérimentation et de transmission des savoirs, de manière non linéaire.

Aujourd’hui, le Wonder Cabinet est un centre culturel à but non lucratif organisé sur trois étages. On y trouve notre bureau d’archives, des espaces polyvalents où nous organisons des discussions ou des concerts, une résidence d’artistes, la radio avec un bar, ainsi qu’un atelier de fabrication comprenant un atelier bois, un atelier métal et une chambre noire. L’ensemble de ces espaces crée des interactions et de nouvelles possibilités entre les personnes qui utilisent le lieu.

Nous avons imaginé un lieu capable de rassembler des artisans, des artistes, des architectes, mais aussi des personnes liées à la musique ou à la construction. Le bâtiment fonctionne comme un espace d’expérimentation et de transmission des savoirs. 

Comment le projet Sounds of Places a-t-il vu le jour, et quels questionnements souhaitiez-vous explorer à travers cette initiative ?

Yousef Anastas : Le projet est né d’un travail que nous menons depuis plusieurs années autour d’une vallée située à l’ouest de Bethléem, la vallée de Crémisan. C’est l’un des derniers espaces verts autour de la ville. On y trouve notamment le monastère salésien de Crémisan, fondé à la fin du XIXᵉ siècle, autour duquel s’est développée une petite communauté avec une école et des habitants. C’est un paysage encore très naturel.

Historiquement, les villes palestiniennes se sont développées autour d’un noyau dense, en laissant les territoires environnants relativement libres afin de préserver la nature. Or aujourd’hui, Bethléem est presque entièrement encerclée par des colonies israéliennes, et la vallée de Crémisan est l’un des rares espaces verts restants.

Lorsque le projet du mur de séparation israélien a été planifié, il devait traverser cette vallée et la couper en deux, en plaçant le monastère du côté israélien. À ce moment-là, des manifestations ont commencé, d’abord organisées par la communauté religieuse qui célébrait des messes dans la vallée pour protester contre le tracé du mur. Progressivement, ces rassemblements ont mobilisé une partie plus large de la communauté locale.

Ce qui nous intéressait dans cette situation n’était pas seulement le mur en lui-même, mais le rapport culturel à la nature qu’il révélait. Le mur est un dispositif qui coupe, qui sépare et qui enferme. À l’inverse, la manière dont les villes palestiniennes se sont historiquement construites repose sur une autre relation au territoire, où la densité urbaine coexiste avec la préservation d’espaces ouverts. Ce contraste entre deux visions du paysage et du territoire nous a beaucoup intéressés.

Nous avons commencé par créer une installation autour de cette vallée, qui a été présentée au Victoria and Albert Museum à Londres avant d’être installée sur place, dans la vallée de Crémisan. Ce projet est devenu une manière de réfléchir à la relation entre paysage, communauté et appropriation culturelle de la nature.

© Wonder Cabinet

Sounds of Places est né dans la continuité de cette recherche. En Palestine, environ 60 % des zones de Cisjordanie sont sous contrôle israélien, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux expropriations, à l’extension des colonies ou au passage du mur. Ces situations sont souvent très documentées par les journalistes ou les ONG, ce qui est évidemment essentiel. Cette documentation est essentielle, mais elle peut aussi laisser moins de place au droit à la fiction et à l’imaginaire des lieux.

Avec Sounds of Places, nous avons voulu explorer une autre approche du territoire à travers le son. La première édition s’est déroulée dans la vallée de Crémisan, où nous avons invité des artistes en résidence. Ensemble, nous avons réalisé trois installations sonores permanentes dans le paysage, ainsi qu’un film.

Le projet se concentre uniquement sur la matière sonore. Le son permet d’imaginer un lieu sans nécessairement le voir, de créer des correspondances avec d’autres espaces dans le monde et de développer des formes de relation plus sensibles au territoire. Cette approche ouvre aussi la possibilité de nouvelles solidarités entre des personnes vivant dans des contextes très différents, à travers des expériences communes du paysage et de l’écoute.

Aujourd’hui, le projet continue sous différentes formes et dans différents contextes. L’une de ces déclinaisons est Sounds of Places Paris, qui constitue un projet satellite développé sous la forme d’une résidence. 

Dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026, Sounds of Places se poursuit donc dans le contexte parisien. Cette résidence dans le cadre du programme de résidences Institut français x à la Cité internationale des arts réunit des artistes venus du Liban, de Palestine et du Golan. Pourquoi était-il important pour vous de concevoir ce projet dans une logique régionale et de circulation des pratiques artistiques ? 

Yousef Anastas : L’idée de Sounds of Places est de revendiquer un droit à la fiction. Il s’agit d’explorer différents lieux à travers le son et de créer des projets satellites dans plusieurs endroits du monde pour réfléchir à la matière sonore.

La résidence parisienne s’inscrit dans cette logique. Elle interroge ce que l’on entend par le son, comment on peut le matérialiser et comment raconter un lieu à partir d’enregistrements de terrain, ce que l’on appelle les field recordings. Ces enregistrements permettent d’imaginer un espace par l’écoute et d’explorer l’imaginaire d’un territoire sans passer uniquement par l’image.

La résidence réunit cinq artistes : quatre palestiniens et un libanais. Ils viennent de contextes très différents : un camp de réfugiés à Bethléem, le désert du Néguev, le plateau du Golan ou encore le Liban. Chacun entretient donc un rapport très particulier au paysage sonore et développe une pratique artistique spécifique. 

En réunissant ces artistes, nous cherchons à faire dialoguer des pratiques très contextuelles, ancrées dans des environnements spécifiques, mais capables de résonner ensemble dans un cadre plus global. 

L’un des enjeux du projet est justement de rompre avec l’idée que ces territoires seraient homogènes. Ils sont au contraire extrêmement hétérogènes et porteurs de réalités locales très différentes. En réunissant ces artistes, nous cherchons à faire dialoguer des pratiques très contextuelles, ancrées dans des environnements spécifiques, mais capables de résonner ensemble dans un cadre plus global.

Nous parlons parfois de “provincialismes globaux” : l’idée est de mettre en valeur des pratiques très locales et de les faire dialoguer à une échelle plus large, afin de créer des analogies avec d’autres communautés dans le monde, dont les expériences peuvent entrer en résonance, même si les contextes sont différents.

Les cinq artistes lauréates et lauréats y développent leurs recherches individuelles mais travaillent également en collectif. Comment avez-vous pensé l’accompagnement artistique et les échanges en résidence, particulièrement dans ce contexte spécifique?

Elias Anastas : Nous avons pensé la résidence dans une logique assez proche de celle que nous développons au Wonder Cabinet. Lors de la première édition de Sounds of Places, centrée sur la vallée de Crémisan, nous avions déjà réuni des artistes venant de disciplines différentes, qu’ils soient photographes, musiciens ou artistes sonores. Cette diversité a produit des réponses très riches, parce que chacun abordait le territoire à partir de son propre langage artistique.

Pour la résidence parisienne, nous avons repris ce principe en constituant des binômes associant un artiste sonore et un artiste visuel. Nous avons sélectionné les artistes, puis engagé des discussions avec chaque duo afin de voir s’il existait une résonance possible entre leurs pratiques.

L’un des objectifs du projet est aussi de mettre en lumière des lieux très spécifiques, parfois peu connus à l’échelle internationale. Par exemple, lors de la première édition consacrée à la vallée de Crémisan, l’artiste britannique Alabaster DePlume a réalisé un album intitulé Cremisan à la suite de sa résidence. Grâce à ce projet, ce lieu très local, menacé par des projets d’expropriation, s’est retrouvé évoqué sur des scènes musicales en Angleterre, donnant une visibilité nouvelle à cette réalité.

© Wonder Cabinet

Le titre Sounds of Places évoque une attention particulière aux paysages sonores et aux expériences sensibles des territoires. Que peut révéler le son, peut-être différemment de l’image, dans la manière de raconter un lieu aujourd’hui ?

Elias Anastas : Lorsque nous avons lancé la radio en 2020, c’était au début de la pandémie. À ce moment-là, beaucoup d’institutions culturelles ont rendu leurs collections accessibles en ligne. Les musées, par exemple, ont commencé à diffuser massivement des images de leurs archives. C’était formidable, mais cela a aussi produit une sorte de saturation visuelle : les réseaux sociaux et Internet se sont retrouvés inondés d’images.

Dans ce contexte, le son offrait une autre forme de liberté. Lorsque l’on écoute un son, on imagine forcément une image, mais cette image reste ouverte, elle n’est pas imposée. Elle laisse davantage de place à l’interprétation et à l’imaginaire que l’image fixe ou filmée.

Un exemple de cela est l’émission Listening Room, diffusée chaque mois sur notre radio en collaboration avec le collectif Soundcamp. Ils ont développé des microphones capables d’être installés dans des environnements très différents, notamment urbains, naturels, intérieurs ou extérieurs. Les sons captés par ces microphones sont ensuite diffusés en direct à la radio.

© Wonder Cabinet

Les auditeurs écoutent ces paysages sonores provenant de lieux très différents et les discussions qui émergent autour de ces sons permettent d’imaginer ces espaces. L’image est toujours présente, mais elle n’est pas imposée : elle reste ouverte, construite par l’écoute.

Yousef Anastas : La restitution publique a eu lieu simultanément à Paris et au Wonder Cabinet à Bethléem, grâce à des connexions en direct entre les deux lieux.

La soirée a débuté par une présentation du projet Sounds of Places et du travail mené pendant la résidence. Les artistes ont ensuite présenté les installations et les recherches qu’ils ont développées durant leur séjour. Certaines pièces explorent des paysages sonores liés à des territoires spécifiques, tandis que d’autres prennent la forme d’installations mêlant son, image et projection.

Le public a pu circuler entre différents studios pour découvrir ces travaux. La soirée s'est conclu par une performance d’un artiste invité dans le cadre de la résidence. Son projet, intitulé Safriyat, repose sur la superposition de sons collectés lors de ses voyages, créant une nouvelle manière d’écouter les lieux.

À la suite de cette restitution, nous espérons organiser une exposition publique à Paris, puis présenter ces travaux au Wonder Cabinet en Palestine. 
Plus largement, Sounds of Places continue avec une nouvelle édition prévue en 2026, toujours autour de cette idée centrale : revendiquer un droit à la fiction et explorer les territoires à travers des formes artistiques sensibles, en particulier le son. 

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