Dans Paradis Plage (une vie comme dans du miel), Kenza Berrada parle d’un milieu et d’une terre qu’elle connaît bien : la bourgeoisie marocaine. Née au Maroc, où elle a grandi jusqu’à ses 17 ans, la comédienne, autrice et metteuse en scène de 42 ans signe un spectacle qui s’interroge sur la famille, les secrets, et les rituels, mais encore le swab, qui signifie le savoir-vivre dans la bourgeoisie marocaine, qui en font le ciment. Ce projet dont les acteurs sont ceux du Kabareh Cheikhats, habitués du travestissement, est créé dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026 le 22 septembre au Théâtre national de Strasbourg dès le 22 septembre, puis au Théâtre de Gennevilliers à partir du 7 octobre.
Le spectacle s’appelle Paradis plage (une vie comme dans du miel) : pourquoi ?
Paradis Plage est un endroit qui existe vraiment au Maroc. C’est une plage du sud d’Agadir et ça représente une époque révolue, le temps de l’enfance. Ça a été remplacé par les hôtels de luxe. « Une vie comme dans du miel », c’est ce que disait la dada, un des personnages de la pièce, quand on lui posait la question « Comment s’est passée ta vie ? ».
C’est un personnage qui existe dans la vraie vie ?
Je travaille à partir du documentaire, donc à partir d’expériences connues, et cette femme-là je la connais intimement, c’est une dada, une femme qui travaille au service de familles marocaines. Des femmes connues pour transmettre des savoir-faire culinaires, élever les enfants, être au sein de familles.
Philip Roth disait « Quand un écrivain naît dans une famille, alors cette famille est
foutue » : est-ce qu’on peut dire la même chose des auteurs de théâtre ?
C’est une phrase sur laquelle j’ai réfléchi. Moi, je ne veux pas créer de la violence envers la famille mais parler, et trouver la manière et la forme de le faire. Depuis plusieurs années, c’est ce que je cherche dans l’écriture, les mots et le silence. Ça vient bouger les lignes. C’est ne plus avoir peur du regard de sa famille ni des autres, c’est se confronter aux membres de sa famille sans avoir peur d’être exclu ou jugé. C’est une manière d’assumer ce qu’on dit et ce qu’on écrit, mais l’idée n’est pas de la « foutre en l’air ». Si des gens de la famille ont envie de couper les liens parce qu'on s‘autorise certaines choses c’est leur lien, et pas le mien.
On parle beaucoup du « swab » dans la pièce. Qu’est-ce que ça représente, littéralement et symbolique ?
Ça rejoint « tout s’est passé comme dans du miel », on utilise ces expressions pour ne pas parler de vraies choses. C’est ce que résume la parenthèse du titre : c’est un code implicite. « Comme dans du miel », ça s’insère comme un liquide entre membres de famille proche. Ça se passe partout dans la société, mais dans les familles bourgeoises le fait de ne pas suivre les codes rend ça encore plus honteux. Le manque de swab c’est quelque chose que j’ai entendu toute ma vie : c’est la manière de recevoir les gens chez soi, de parler…
La pièce se passe dans un milieu bourgeois, qui est un milieu que vous connaissez pour avoir grandi dedans. Comment faire pour en parler sans tomber dans des clichés ?
Je n'ai pas choisi des acteurs bourgeois pour faire ma pièce bourgeoise, car même si le théâtre réaliste m’intéresse énormément, c’est ce qu’y a de plus difficile à faire. La bourgeoisie est un cadre idéal pour questionner cette bourgeoisie et pas la plaquer telle quelle. Chez moi c’est pour la questionner, pas pour se moquer. Le salon bourgeois marocain, en parlant de forme et d’espace, c’est un espace que je connais bien. C’est s’amuser avec ça, comment on transforme ce cadre bourgeois pour en faire autre chose. Ce sont des histoires qui arrivent chez plein de gens, dans plein de milieux sociaux, j’en parle parce que je le connais mais ça ne m'intéresse pas de faire du théâtre bourgeois. Dès que je me retrouve là-dedans j’essaie de le casser, car c’est indécent aujourd’hui de se contenter de raconter ce monde.
N’y a-t-il que l’art qui permet de sortir des non-dits ?
Non, on peut le dire frontalement. Il faut le dire et le répéter, mais ça peut prendre des dizaines d'années. L’art c’est bien pour métamorphoser mais les gens doivent prendre leurs responsabilités dans la vraie vie. Les gens, la justice, la politique… Il n’y a rien de romantique dans les secrets de famille.
Pourquoi avoir choisi de travailler avec les acteurs du Kabareh Cheikhats ?
Ce sont de très bons acteurs, musiciens, chanteurs, performeurs. C’est cet aspect multiple qui m’intéresse. Ce n’est pas une question de genre mais d’incarnation, et comment prendre de la distance avec cette réalité. Comme eux-mêmes se travestissent pour chanter la aïta (le cri) c’était assez évident que de travailler avec des gens qui chantent le cri à la place de celles qui ne crient pas.
Il y a de la musique et de la danse : à quel point sont-elles indispensables à votre théâtre ?
La partie sonore a toujours été importante, et la partie musicale avec des instruments c’est très récent. Le fait de passer du chant à la parole m’intéresse car ça transforme le corps, la manière de dire et emmène vers un ailleurs. Le théâtre c’est de la musique finalement, et comment on fait résonner le silence avec un groupe bruyant. Ce qui est intéressant c’est de faire travailler les Cheikhats là-dessus, d’aller au maximum de ce bruit, de contenir cette énergie et d’aller d’un extrême à l'autre, du désir de vie à celui de mort.
La pièce est centrée sur un mariage et toutes les règles qu’on trouve autour. Pourquoi les rituels ont-ils autant d’importance ?
Dans la pièce, le mariage intervient dans le récit dramaturgiquement pour raconter comment il ramène le conflit au sein de cette famille. Ce n’est pas la symbolique du mariage où on part de chez soi, la voiture et la robe blanche. La tradition vient s’entrechoquer avec la modernité, c’est le swab : qui on invite, comment on se comporte… Les choix de ce qu’on reproduit ou pas. Scénographiquement, au niveau des costumes et de la musique, ce cérémoniel m’intéressait visuellement pour explorer certaines choses.
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