Julie Kretzschmar Commissaire générale de la Saison Méditerranée
Coordonner une Saison Méditerranéenne est une ambition en cohérence avec mon parcours, une Saison qui pensera la Méditerranée depuis une multitude de réalités et d’imaginaires singuliers : une Méditerranée ou des Méditerranées ?
La Saison Méditerranée 2026, dans son élan politique, est portée par une pluralité de formes, de voix, d’esthétiques et d’actions adressées à toutes et à tous. Célébration des diversités, elle déploie un espace comme un mouvement, où l’ici se pense toujours avec l’ailleurs, où le passé et le présent se croisent et s’éclairent constamment.
C’est à Marseille que le Président de la République a annoncé cette l’ambition de renforcer une communauté de destins entre les rives du pourtour méditerranéen. C’est depuis cette ville-monde, porte du Sud de l’Europe, que la Saison s’ouvrira.
Le commissariat général m’a été confié dans ce cadre institutionnel et diplomatique. Je l’ai accepté avec joie et responsabilité depuis un autre lieu, celui d’un parcours artistique et culturel traversé par les représentations qui tissent et retissent la Méditerranée.
« Ne quittez pas la Méditerranée sans lui dire que vous l’avez aimée » écrivait Etel Adnan poétesse et peintre née au Liban, témoin lumineux autant que lucide des guerres et des catastrophes qui ont marqué sa région.
Je le lis et je l'entends comme une invitation à ne jamais la quitter.
Coopérer
À l’aune des enjeux contemporains qui façonnent la Méditerranée, j’ai souhaité que cette Saison soit un temps de création généreux et polyphonique, comme un espace de coopération qui accompagne des histoires écrites à plusieurs depuis les sociétés civiles et fasse émerger des questionnements nécessaires.
Coopérer, c’est porter attention aux contextes, aux temporalités et aux récits situés. Coopérer, c’est viser l’horizontalité des gestes et des échanges, défaire les hiérarchies, se délester de certains héritages. C’est, aujourd’hui, prendre soin de la rencontre, asseoir la confiance, déconstruire les asymétries. C’est reconstruire des relations, partager des savoirs, réfléchir sur des désaccords, préciser des traductions.
La Saison s’est élaborée sur ces principes entre partenaires en France, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Égypte et au Liban pour engager des manières de faire ensemble et mettre en regard pratiques artistiques, engagements citoyens et savoirs vernaculaires.
Tenir Ensemble
La programmation en témoigne. Elle déploie une sphère critique et animée de narrations et d’imaginaires reflétant les espérances et les drames des peuples du pourtour méditerranéen. Elle peut aussi se lire comme l’expression de multiples allers-retours entre la nécessité de documenter et la possibilité de fictionner ce que nous avons vécu, ce que nous traversons et ce dont nous rêvons.
Documenter, c’est travailler avec des archives vivantes, des récits mémoriels et biographiques, des histoires diasporiques et familiales, des prises de parole situées. Fictionner n’est pas se détourner du réel mais s’en approcher autrement, l’imaginer, le réinventer et le doter de formes nouvelles.
J’ai proposé que la programmation de la Saison s’articule autour de cinq grandes thématiques qui traversent les sociétés méditerranéennes contemporaines, mises en partage et en dialogue complice avec plusieurs personnalités inspirantes : Geoliane Arab, Ahmed El Attar, Meriem Berrada, Mohamed Chabani, Seloua Luste Boulbina et Sofiane Ouissi.
Ces thématiques sont des perspectives offrant aux acteurs et actrices comme aux publics de cette Saison les clefs d’une agentivité nouvelle pour appréhender ensemble une réalité méditerranéenne multiforme.
- Les utopies spéculatives interrogent les modes de vie, les initiatives et les pratiques collectives de réparation et de préservation du vivant, au croisement des justices sociale et environnementale.
- Les identités plurielles révèlent l’hybridation, la fluidité, la multiplicité des langues et des appartenances, chez les jeunes générations.
- Les spiritualités contemporaines revisitent les rituels, les héritages et les transmissions, et interrogent la place du sacré dans des sociétés largement sécularisées.
- L’histoire collective des migrations s’expose à travers les récits mémoriels, biographiques et diasporiques, comme socle pour penser le présent et fabriquer du commun.
- La construction des récits, s’entend comme un travail de documentation du présent, de production d’archives vivantes, et de mise en fiction du réel.
Transmettre
Depuis ces invitations à élaborer des contrepoints, à penser ensemble les tensions du présent, à imaginer des futurs, la programmation témoigne de la place prépondérante qu’y occupent les héritages, les filiations et les transmissions.
Transmettre, c’est transporter. C’est choisir ce qu’on conserve, ce qu’on transforme, ce qu’on abandonne. C’est faire circuler les héritages, les savoirs, les patrimoines pour repenser le commun et produire un récit vivant et contemporain. Artistes et collectifs, chercheuses et chercheurs, artisanes et artisans, autrices et auteurs de cette Saison sont d’une génération qui déplace, recompose, relie et fait de ce qui lui est légué un processus vivant de réflexion et de création. La Saison est une invitation à l’écoute et à l’attention portée à celles et ceux qui inventent aujourd’hui des représentations plus inclusives.
Comme un ami me l’écrivait récemment : « Belle année à nous, Inchallah on trouve le temps de continuer à rire, dans un bar grec au Caire, un restaurant libanais au Maroc, ou un tunisien à Marseille. » J’aimerais que cette Saison soit un espace de rencontres pour imaginer ensemble, un temps pour se confronter à nos histoires, nos désirs, nos engagements citoyens. Pour reconnaître dans les jeunesses méditerranéennes non seulement des héritières, mais des puissances du devenir.
Julie Kretzschmar, commissaire de la Saison
Julie Kretzschmar est directrice artistique et metteure en scène. Après un double cursus universitaire (droit international public) et artistique (conservatoire d’art dramatique), elle se consacre depuis une vingtaine d’années à l’accompagnement de la création contemporaine internationale, particulièrement la scène artistique de la rive Sud de la Méditerranée, ainsi que celle issue de ses diasporas. Elle travaille dans des allers‐retours constants entre le local et l’international, en premier lieu avec les mondes arabes et le continent africain, entre des géographies et des contextes qui ne cessent d’interroger des enjeux liés à la représentation de la diversité et de l’interculturalité. Elle accompagne depuis de nombreuses années, des artistes dont les projets s’attachent aux problématiques sociétales d’aujourd’hui, aux narrations héritées du colonialisme et celles liées aux métissages. Avant de rejoindre l’Institut français, Julie Kretzschmar dirigeait le festival international pluridisciplinaire, les Rencontres à l’échelle à la Friche la Belle de Mai à Marseille, dédié aux artistes des Suds, véritable plateforme de repérage professionnel de scènes artistiques et d’esthétiques internationales issus des pays du pourtour méditerranéen et du continent africain
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